MIAMI LE NOUVEL ELDORADO :
Les Français s'installent dans cette nouvelle capitale de l'Amérique latine.
Oubliez les clichés de la série Miami Vice, aujourd'hui la ville arbore le slogan plus aguicheur
de Miami Nice. Miami Beach, cette île d'une quinzaine de kilomètres de long qui sépare Miami
de l'Océan, s'est bâtie une réputation de capitale de la mode des années 90. Bien sûr
l'immense demeure à colombages du 1116 Ocean Drive est en deuil depuis l'assassinat l'été
dernier de son propriétaire, Gianni Versace. Mais les stars continue à s'y plaire, notamment Madonna,
Silvester Stallone ou Julio Iglesias. Même Michel Sardou et Johnny Hallyday y ont longtemps séjourné,
tandis que Régine vient d'y ouvrir le Jimmy's, une adresse que les 200 000 touristes français qui
passent chaque année par Miami pourront ajouter à la liste des boîtes de nuit françaises
de Washington Avenue, le Bash ou le Dining Room.
Miami, plaque tournante de l'Amérique latine où l'argent coule à flots
Pour les milieux d'affaires, Miami offre néanmoins plus d'attraits que les fêtes sans fin et les défilés
de mannequins de son faubourg insulaire. Premier aéroport de fret des Etats-Unis et second aéroport
international de voyageurs, Miami est devenue un point stratégique pour l'Amérique latine. Les banques
y ont poussé et l'argent coule à flots, faisant de la Floride le nouvel eldorado des Français
d'Amérique. Avec un PIB qui a triplé en quinze ans pour atteindre 369 milliards de dollars en 1996,
soit presque autant que l'Australie ou les Pays Bas, la Floride est la seizième puissance économique
mondiale.
En venant du nord par la route US 1 qui longe la côte est, on est d'abord frappé par l'urbanisation
galopante. De West Palm Beach à Miami, en passant par Boca Raton et Fort Lauderdale, l'agglomération
s'étale sur plus de 200 kilomètres sans discontinuité. Mais c'est en arrivant à Miami
que l'effervescence est la plus saisissante. En prenant Mac Arthur Causeway, le remblais de cinq kilomètres
bordé de palmiers qui relie Miami Beach au continent, on longe d'abord les installations portuaires, de
l'autre côté du canal, avec leurs rangées de containers bien alignées. 40% des exportations
des Etats-Unis vers l'Amérique latine passent ainsi par la Floride.
«Miami est la plaque tournante de l'Amérique latine», insiste Nicolas Topiol, l'un des deux
Français fondateurs de New Field Partners, une société de négoce de riz basée
à Miami. «Les latino-américains consomment 30 à 60 kilos de riz par an contre 4,5 kilos
pour les Français ou les Américains, explique-t-il. Nous exportons 220 000 tonnes de riz par an ce
qui fait de nous le quatrième exportateur de riz des Etats-Unis, si l'on exclut les coopératives.»
Ludovico Manfredi, que Nicolas Topiol a rencontré à l'université de Wharton, avait créé
New Field Partners en 1992 grâce au soutien d'investisseurs industriels de Bogota. Leur société
réalise aujourd'hui 115 millions de dollars de chiffre d'affaires. «Avec notre marque Jumbo Rice nous
avons une activité de distribution plus stable que le négoce pur, confie Nicolas Topiol. Nous assurons
déjà 45% des importations de riz du Nicaragua et 75% de celles du Honduras, demain nous avons un
bateau de 20 000 tonnes en partance pour le Costa Rica.»
Les banques poussent comme des champignons
L'explosion de la place financière de Miami est également spectaculaire. En arrivant par le port
on aperçoit d'abord l'imposante Sun Trust Tower, qui domine le centre ville de sa soixantaine d'étages.
Derrière, la tour cylindrique de la NationsBank offre un éclairage féérique: verte
un soir, jaune, blanche ou mauve le lendemain. «Quand je suis arrivé ici en 1972, il n'y avait que
des marécages», se souvient Jacques Renaud, directeur du bureau des Chantiers de l'Atlantique à
Miami. Depuis, les gratte-ciel poussent comme des champignons le long de Brickell Avenue, le quartier des banques.
L'immeuble argenté de la Barnett Bank, rachetée l'an dernier par NationsBank, la façade de
pierre noire de la Bank Leumi Israel, celle de verre émeraude du Banco Industrial de Venezuela, et puis
la Dresdner Bank Lateinamerika, le Banco Santander ou la Compagnie Bancaire Genève: elles sont toutes là.
La Barclays Bank a établi son quartier général pour l'Amérique latine ici tandis que
la Lloyds bank de Londres a abandonné New York et transféré tous ses comptes américains
à Miami en 1997, à l'image de la BNP un an plus tôt. «Nous avons toujours nos activités
de banque d'affaires à New York mais il n'y a pas de handicap à ne pas y être pour nos activités
de banque privée, car nous faisons surtout du conseil et du marketing», explique Denis Madaule, directeur
du centre de coordination régional pour la gestion privée de la BNP.
Comme la plupart des banques, c'est pour les millionnaires d'Amérique latine que la BNP est venue à
Miami. Brickell Avenue bénéficie en effet d'un statut de quasi-paradis fiscal où les banques
étrangères peuvent pratiquement offrir les mêmes avantages que les banques off-shore des Caïmans
à condition de ne pas avoir de clients américains. «90% de notre clientèle est latino-américaine
et 10% européenne ou asiatique, confirme Denis Madaule. L'offre BNP Suisse est la plus prisée sur
l'Amérique latine.» Selon une étude citée par les banquiers locaux, les fortunes d'Amérique
latine gérées à l'étranger atteignaient 330 milliards de dollars en 1995, dont 50%
abrités en Suisse et 32% aux Etats-Unis.
Quand les hommes d'affaires passent, le commerce suit
Si l'argent vient à Miami c'est qu'il est facile de s'y rendre. Avec 34,5 millions de passagers transportés
en 1997, Miami est devenu le second aéroport international des Etats-Unis. Ses 150 lignes aériennes
desservent 185 destinations dans le monde et offrent en moyenne 1 460 vols quotidiens, soit environ un par minute.
Cette ville est la seule au monde à relier quotidiennement les principales métroples d'Amérique
latine. «Quand nous étions à Mexico il n'y avait pas de vols directs réguliers vers
l'Argentine ou le Brésil et l'on était obligé de passer par Miami pour aller en Colombie,
au Venezuela ou en Amérique centrale», explique Patrick Cerceau, directeur général d'AXA
Ré Latin America, qui a déménagé son siège à Miami au début de
1997. Cette commodité des transports attire aussi les visiteurs. «Quand j'étais à Caracas
j'ai du recevoir cinq clients étrangers en dix-huit mois, depuis que nous sommes basés à Miami
j'en reçois trois par semaine», résume Clément Jourdain, directeur de la succursale
de réassurance des Mutuelles du Mans pour l'Amérique latine, qui a installé son siège
dans le quartier historique de Coral Gables en mars 1996. Quand les hommes d'affaires passent, le commerce suit.
Miami revendique le rang de premier aéroport de fret des Etats-Unis, et troisième du monde, avec
1,8 million de tonnes de marchandises transportées par an.
Miami Free Zone
La ville offre également des zones franches qui permettent de réexporter des marchandises, ou de
les vendre en duty-free aux étrangers, sans passer par les douanes américaines. La première,
Miami Free Zone, occupe plus de vingt hectares d'entrepôts à l'ouest de l'aéroport tandis qu'une
nouvelle zone franche vient d'être aménagée sur plus de 5 hectares à deux kilomètres
du port. Sanofi Beauté, troisième groupe mondial de parfums et cosmétiques, a implanté
en mars 1995 son centre de distribution pour toutes les ventes duty-free des Etats-Unis et des Caraïbes à
Miami. Parmi les marques de luxe françaises ayant une filiale de distribution à Miami figurent également
Les Must de Cartier ou Bell & Ross, un petit fabricant de montres qui réalise 65% de ses ventes aux
Etats-Unis et dont Chanel vient d'acheter 30% du capital.
La fièvre des duty-free doit beaucoup au tourisme de croisière, dont Miami détient le record
mondial. Avec 3,2 millions de passagers embarquant chaque année sur un paquebot de rêve, le Miami
Seaport revendique 40% du marché sur la planète bleue. Une aubaine inespérée pour la
construction navale. «L'industrie des croisières progresse d'environ 8% par an depuis quinze ans,
se réjouit Jacques Renaud. Cette activité génère près de 5 milliards de dollars
par an pour le comté de Miami.» Coup sur coup, la filiale de GEC Alsthom a reçu fin janvier
six commandes fermes et deux options pour la construction de bateaux dont la valeur est estimée entre 300
et 350 millions de dollars chacun. «De quoi assurer des millions d'heures de travail jusqu'en 2001 pour les
4300 ouvriers des chantiers de Saint Nazaire et pour les dizaines de milliers d'employés de nos 1100 sous-traitants»,
estime Jacques Renaud, dont la mission à Miami est surtout d'assurer le service après-vente auprès
des armateurs.
L'explosion démographique est une aubaine
Si l'argent coule à flot dans les coffres de Miami c'est que les latino-américains s'y sentent chez
eux. D'abord parce que Miami est une ville d'Amérique latine. «Ce n'est pas un snobisme, c'est la
réalité, au bureau on ne parle qu'espagnol», avoue Clément Jourdain. Plus de 50% des
2,2 millions d'habitants du comté de Miami sont d'origine hispanique, dont près de 600 000 Cubains.
Du coup, les latino-américains ont tous des attaches ici, qui des parents, qui un pied-à-terre, un
fils étudiant ou un compte en banque. «Dans certains pays il peut être dangereux d'afficher
sa richesse, alors ils viennent ici montrer leur Rolex ou leur Porsche», résume un banquier. Du coup
les Mercedes, Jaguar et BMW sont trop courantes pour se faire remarquer sur Ocean Drive, la promenade des Anglais
de South Beach. Rolls et Ferarri sont à peine plus rares.